Au cœur de Rome, une colline pas comme les autres se dresse entre le mur d’Aurélien et le Tibre. Le Monte Testaccio, aussi appelé Monte dei Cocci, est une montagne entièrement fabriquée par l’homme, composée de millions de fragments d’amphores romaines accumulés pendant près de trois siècles. Haute de 36 mètres, cette butte singulière témoigne de la puissance commerciale de la Rome antique et de son appétit insatiable pour l’huile d’olive.
Une montagne née de millions d’amphores brisées
Le Monte Testaccio culmine à 36 mètres d’altitude et s’étend sur environ 22 000 mètres carrés. Son nom vient du latin Mons Testaceus, littéralement le « mont des tessons ». Les archéologues estiment que cette colline contient les restes de 53 millions d’amphores, soigneusement empilées en couches horizontales entre le Ier siècle avant J.-C. et le milieu du IIIe siècle après J.-C.
Ces amphores, appelées Dressel 20, servaient au transport de l’huile d’olive. Elles provenaient en grande majorité de Bétique, une province romaine située dans l’actuelle Andalousie. Lourdes et poreuses, elles ne pouvaient pas être réutilisées : l’huile imprégnait leurs parois et finissait par rancir. Les Romains les brisaient alors méthodiquement et les rangeaient avec de la chaux, qui agissait comme antiseptique pour limiter les odeurs.
Les tessons portent encore aujourd’hui des tituli picti, ces inscriptions peintes qui fonctionnaient comme de véritables étiquettes douanières. On y retrouve le nom du marchand, le lieu d’origine, le poids de l’amphore, la date d’expédition et le lieu de destination.
Pourquoi les Romains ont-ils créé cette décharge ?
Rome antique était une métropole d’un million d’habitants dont les besoins en huile d’olive dépassaient l’imagination. L’huile servait à la cuisine, à l’éclairage, à l’hygiène corporelle et même aux rituels religieux. Les marchandises arrivaient par mer au port d’Ostie, puis remontaient le Tibre jusqu’au quartier portuaire de l’Emporium, véritable plaque tournante du commerce romain.
Sur les quais de l’Emporium, les amphores étaient déchargées et leur contenu transféré dans des récipients plus petits pour la vente au détail. Les amphores vides, devenues inutilisables, prenaient le chemin du dépotoir voisin. Des rampes et des chemins permettaient aux chariots de monter jusqu’au sommet pour y déverser leur chargement. L’opération, loin d’être chaotique, répondait à une organisation méticuleuse : chaque couche de tessons était tassée, nivelée et recouverte de chaux avant de recevoir la suivante.
Cette logistique de la mise au rebut révèle l’extraordinaire sens de l’administration des Romains, capables de transformer une simple décharge en un ouvrage d’ingénierie.
Du dépotoir antique au quartier vivant de Testaccio

L’accumulation des tessons cesse vers 255 après J.-C. La colline entre alors dans une longue seconde vie. Au Moyen Âge, le Monte Testaccio devient un lieu de fêtes populaires : courses de chevaux, chasses urbaines et célébrations de carnaval animent ses pentes. Les jeunes des différents quartiers de Rome s’y affrontent dans des jeux ritualisés, sous le regard amusé des autorités.
Le site se transforme ensuite avec les célébrations des vendanges, chaque mois d’octobre. Des caves creusées dans les flancs de la colline exploitent la fraîcheur naturelle des tessons pour conserver le vin. Certaines de ces caves abritent aujourd’hui des restaurants et des bars, faisant du quartier Testaccio l’un des hauts lieux de la gastronomie romaine populaire.
Après l’annexion de Rome au royaume d’Italie en 1870, le quartier s’urbanise et prend officiellement le nom de Testaccio en 1921. Longtemps ouvrier, il attire désormais les Romains et les visiteurs pour ses trattorias authentiques, son marché couvert et son atmosphère à la fois festive et ancrée dans l’histoire.
Visiter le Monte Testaccio aujourd’hui
L’accès au sommet du Monte Testaccio ne se fait pas librement. Les visites guidées sont organisées sur réservation par des associations comme Roma Sotterranea, qui proposent des parcours au cœur de cette colline unique. En marchant sur les tessons vieux de deux millénaires, on distingue encore les marques des potiers et les traces de chaux entre les couches.
Le quartier qui entoure la colline mérite à lui seul le détour. Le Mercato di Testaccio, son marché couvert, concentre les saveurs de la cuisine romaine : supplì, pizza al taglio, pasta cacio e pepe. À deux pas, la Pyramide de Cestius rappelle que ce coin de Rome n’a jamais cessé de mêler les époques. Pour les voyageurs en quête d’une Rome authentique, loin des sentiers battus du Colisée, Testaccio offre une plongée dans l’âme populaire de la ville éternelle.
